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Quarto
Groupe de recherches du Centre de Recherches Anglophones, EA 370
Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Everyman et le théâtre médiéval

Jean-Paul Debax

Everyman et les Pays-Bas

Article

Texte intégral

1À peu près l’ensemble des critiques reconnaît aujourd’hui qu’Everyman est la traduction-adaptation du néerlandais Elckerlijc, et non l’inverse. Les préjugés patriotico-culturels ont dû s’effacer devant les arguments linguistiques et stylistiques, en particulier ceux de Tigg,1 en faveur de la priorité d’Elckerlijc. Ce changement de point de vue a sans doute été favorisé par une meilleure connaissance du théâtre des Pays-Bas des XVe et XVIe siècles en-dehors de la communauté néerlandophone. Malheureusement, après un respectueux coup de chapeau à la « source » néerlandaise, trop de ces critiques conduisent leur analyse dans un cadre de références purement anglais, comme si Everyman se situait dans la descendance directe de Pride of Life (c. 1350) ou The Castle of Perseverance (c. 1425). Ces pièces partagent certes un même fond idéologique : l’Église catholique est une église européenne ; son dogme, malgré des différences d’accent selon les périodes, traverse les siècles ; la pratique dévotionnelle manifeste une continuité remarquable (au moins depuis 1215, qu’on peut considérer comme la date de 1’ « invention » de la confession). Cependant Everyman se différencie des pièces anglaises antérieures ou contemporaines, Pride of Life, les trois Macro (Mankind, c. 1470 ; Wisdom , c. 1460 et The Castle of Perseverance), Nature de Henry Medwall (1495), Youth (c. 1500), Mundus et Infans (1508) et Hickscorner (1513), par l’absence d’action pseudo-chronologique et pseudo-psychologique (la tentation de l’homme, sa chute, sa contrition et son salut) ; par l’absence de psychomachia comme celles qui figurent dans The Castle of Perseverance ou, sur un mode parodique, dans Nature ; par l’introduction enfin d’une intrigue, les amis « infidèles », tenant du romanesque dans sa forme et du parabolique dans son propos, et dont la structure en rencontres successives est proche de celle des interludes du XVIe siècle, The Play of the Weather de John Heywood (1533) et All for Money de Thomas Lupton (1578).

2Ce qui est plus embarrassant, si Elckerlijc-Everyman doit être interprété dans le cadre de la culture des Pays-Bas (histoire, type de public), c’est qu’il est malaisé de lui trouver un antécédent ou un analogue possible dans la production théâtrale de ce pays. Je n’en ai pas découvert dans mon exploration, certes limitée, de ce corpus. Même les meilleurs spécialistes de ce théâtre, comme W. M. H. Hummelen ou Eisa Strietman, n’en ont pas à proposer. J’ai esquissé une comparaison entre Elckerlijc-Everyman et deux pièces construites sur des thèmes voisins : L’Homme luxurieux (Pays-Bas) et Moriens (Allemagne). L’homme pécheur n’y a pas la présence scénique constante et centrale qu’il a dans Elckerlijc-Everyman, cela au profit des autres protagonistes, les sinnekens dans la première et, dans la seconde, le mourant. Celui-ci ne fait qu’observer, comme autant d’exempla enchâssés, l’agonie des trois autres morientes victimes de tentations diverses, qui jouent un rôle pédagogique auprès du moriens de la pièce cadre.2Où donc, alors, situer Everyman?

Texte et allégorie

3Avant d’explorer le contexte néerlandais d’Elckerlijc-Everyman, et pour ne pas en tirer des conclusions aventureuses suggérant une jonction immédiate et automatique entre contexte politico-religieux et œuvre littéraire ou dramatique, il faut préciser le statut de l’œuvre d’art et les précautions qu’il convient de prendre lors de l’analyse des textes. Lorsque, dans les Contes de Canterbury, l’hôte demande au curé-pèlerin s’il veut bien raconter une histoire, le bon curé répond

Thou getest fable noon ytold for me (31)3

4ce qu’André Crépin traduit par

Tu n’auras pas de moi un récit fictif

5Le curé suggère là une distinction fondamentale au Moyen Âge, l’opposition entre la littérature d’édification et la littérature de plaisir. Il cite les deux épîtres de Timothée, qui vitupèrent contre les récits qui ne sont que des fables (1 Tim.1.4 et 4.7 ; 2 Tim.4.4). Mais en réalité les deux types d’écrits ne sont pas aussi opposés que ces déclarations le laisseraient croire, et le curé n’exclut pas qu’un récit véridique puisse aussi procurer du plaisir :

Do yow plesaunce leeful / vous donne saine satisfaction (41)

6puisque tout écrit contribue à l’édification :

Al that is writen is writen for our doctrine (1083)

7Tout en mesurant la dose d’ironie qu’introduit le narrateur par-dessus la tête du bon curé, on peut cependant discerner dans ces déclarations un propos sérieux : l’idée que tout texte, poétique ou narratif, obéit à des lois de composition, qui le rendent agréable et convaincant. C’est la rhétorique. La suprême ironie du texte chaucerien est que le contenu rébarbatif de la prestation du curé se conforme à la lettre à l’avertissement qu’il vient d’énoncer : en guise d’« histoire », le curé nous inflige l’audition d’un véritable manuel de pénitence, le plus platement doctrinal et pédagogique qui soit. Dans tous les autres Contes de Canterbury, en revanche, la fable peut cacher, à des degrés divers, des leçons de morale sociale ou religieuse.

8N’est-ce pas une situation semblable qui est créée au théâtre, à ceci près qu’on peine à imaginer une transposition théâtrale (et littérale) de la prestation du curé. Ce degré zéro de la fiction n’a pas cours sur les planches : dès qu’un personnage en rencontre un autre et le salue, comme le fait Fellowship :

Everyman, good morrow, by this day ! (Everyman 206)

9une fiction est déjà en route, qui ne demande qu’à se développer.

10Évoquer ainsi un sens caché sous un texte de fiction, c’est implicitement poser le problème de l’allégorie. Le théâtre moral, tant en Angleterre qu’aux Pays-Bas, est constamment qualifié d’allégorique, et une (sur)abondante littérature est consacrée à ce problème, ce qui peut étonner. Un dramaturge a-t-il besoin de faire paraître Dieu pour ouvrir la pièce et poser le problème que doit résoudre son héros, comme c’est le cas dans Everyman ? Pour la société chrétienne de la fin du XVe siècle, Dieu existe de façon indéniable et on doit sans difficulté pouvoir le représenter ; le dramaturge n’a qu’à le convoquer au début de sa pièce ; il apparaît donc au même titre qu’un personnage « historique ». Où est l’allégorie en cela ? Un peu différent est le cas de Fellowship. C’est un alter ego d’Everyman, qui illustre l’affection coupable que l’on peut éprouver pour le prochain, si elle se substitue à l’amour de Dieu. Fellowship est une variante de Monde, ce concept qui faisait partie de la trinité tentatrice, le monde, la chair et le Diable, répandue dans les sermons et dans le théâtre anglais à une époque légèrement antérieure. Ce qui est commun à ces deux cas c’est que, quel que soit sa nature, le référent est toujours représenté par un personnage, lequel est incarné par un acteur. L’univers qui est reconstitué par leurs relations est un monde autonome, par ailleurs totalement abstrait et arbitraire, peuplé de personnifications qui renvoient par des moyens variés à un système de valeurs. Le mythe chrétien impose sens et cohérence aux hommes et au monde et, par suite, chaque représentation d’un ordre de la création renvoie en même temps à une unité (vous, moi, le péché que j’ai commis hier...) et à une catégorie (l’orgueil, les anges...). On remarquera à ce propos la valeur du sémantisme d’every dans « Everyman » : every renvoie à un examen successif de toutes les unités de la catégorie pour déboucher sur une totalisation. Le français doit choisir entre Tout-le-monde et Chascun, et le système each / every ne semble pas avoir existé en moyen néerlandais. Donc, toute pièce du type moral, fondée sur un ordre universel relevant des enseignements de l’Église et non pas sur un ordre mondain, devient de ce fait même une œuvre pédagogique. Reste à préciser comment chaque culture conçoit cette pédagogie et comment chaque tradition envisage les rapports entre divin et mondain. La thèse que je soutiendrai ici est celle d’une différence d’approche entre la tradition anglaise et celle des Pays-Bas.

Langue et culture des Pays-Bas

11II n’entre pas dans ce propos de retracer en détail l’histoire de ces deux régions, mais simplement d’évoquer quelques points significatifs, en commençant par la géographie. L’insularité de l’Angleterre lui procure une identité géographique qui semble s’imposer. Les Pays-Bas, plus étendus au XVe siècle que ne l’est aujourd’hui la Hollande, sont un plat pays, sans évidentes frontières naturelles. En deuxième lieu, une donnée de géographie humaine : même si elle a un commerce actif avec le Continent (l’Étape), l’Angleterre est en grande partie autosuffisante, tandis que les Pays-Bas dépendent du commerce pour répondre aux besoins de leur société. Conséquence de cette différence, l’Angleterre est plutôt rurale (même si les « market towns » se développent à partir du XIVe siècle) ; les Pays-Bas sont un pays de villes (un peu comme l’Italie de la même époque). Plus importante encore est la différence politique entre les deux pays. L’Angleterre de la fin du XVe siècle est un pays relativement unifié et calme. À la fin de la guerre des Deux-Roses, héritage des particularismes post-féodaux, après l’usurpation de Richard III, l’Angleterre retrouve confiance en un souverain légitime, qui sait s’adapter à son époque, mais graduellement et sans heurts. Le début de l’ère Tudor est même une époque de refondation du royaume autour de la fable arthurienne, qui apporte un renouveau de romanesque, comme en témoigne la consommation massive de romans d’aventures chevaleresques traduits essentiellement de l’espagnol. La langue anglaise investit tous les domaines de la vie sociale, après des périodes où le latin puis le français lui avaient contesté le statut de langue de culture. Les Provinces des Pays-Bas sont sous la coupe de la maison de Bourgogne depuis 1430, mais Charles le Téméraire, perdu par son ambition, s’aliène l’Empereur allemand Frédéric III et meurt devant Nancy (1477) dans une guerre qui visait à faire reconnaître ses droits sur la Lorraine. C’est le Habsbourg Maximilien, fils de Frédéric, qui s’installe à Bruxelles. Un de ses arrière-petits-fils, Charles, naît à Gand en 1500 et devient Charles Quint. Autant de ruptures politiques qui s’accompagnent d’autant de ruptures culturelles.

12Dès la prise de pouvoir par la maison de Bourgogne, la cour est francophone : les sujets parlent français, allemand ou néerlandais ; les tensions sont déjà fortes entre les ducs « protecteurs » de la Province et les villes bourgeoises. Les liens avec la culture française, serrés sous le règne des Valois de Bourgogne, se distendent sous les Habsbourg. L’allemand et plus tard l’espagnol deviennent la langue de la cour. Comme dans les territoires voisins, le problème religieux commence à se poser à la fin du XVe siècle : c’est l’époque des interrogations sur la vraie foi ; c’est aussi l’époque où Luther abandonne ses études juridiques pour entrer chez les Augustins d’Erfurt (1505), communauté réputée pour la sévérité de sa règle, à la recherche d’un idéal évangélique dont l’Église institutionnelle s’était éloignée. La séparation formelle que prônent les réformateurs n’est que l’aboutissement d’un mouvement spirituel qui se manifeste dès le XIVe siècle, par exemple avec la multiplication des mystiques en Angleterre comme sur le Continent, la multiplication des penseurs qui plaident pour un découplement de la foi individuelle d’avec les pratiques de l’Église institutionnelle, et appellent de leurs vœux l’intériorisation de l’expérience religieuse et le dialogue immédiat avec la divinité dans le secret de l’âme : les spiritualistes.

13Au cours de cette même période se produit un événement particulièrement révélateur d’une tendance dévotionnelle de l’Église catholique, la fondation de la Devotio Moderna. C’est aux Pays-Bas que prend naissance ce mouvement spirituel, fondé en 1374 par Gérard Groote à la suite de sa « conversion » à l’âge de trente-cinq ans après un début de vie mondaine. Prédicateur « free-lance », il ne sera jamais reçu dans les Ordres. Ce mouvement a inspiré le livre de piété le plus connu des fidèles, l’Imitation de Jésus Christ, sorte de Book of Martyrs de l’Église catholique, commencé vers 1400 et probablement dû à Thomas-à-Kempis, originaire de Rhénanie et moine de Zwolle. La Devotio Moderna peut être qualifiée de religion populaire, sentimentale et anti-intellectuelle, plus proche de Bunyan que de Thomas d’Aquin. On a dit qu’Everyman n’était pas théologien ; rien d’étonnant, ses guides spirituels ne l’étaient pas non plus. Le public auquel s’adresse Groote est un public de marchands, grands et petits, de citoyens jaloux de leur indépendance, qui croient trouver le salut dans un dialogue intime avec la divinité. Cet individualisme est générateur de peur, alors que les structures sociales médiévales sont disloquées par le commerce. Everyman est comme un cambiste pris en faute. Il est atterré comme Antonio apprenant que ses bateaux ont coulé : « There are some shrewd contents in yond same paper / That steals the colour from Bassanio’s cheek » (The Merchant of Venice, 3.2.242-43).4 Les traits principaux de ce livre sont l’auto-accusation permanente, la recherche d’un dialogue personnel, d’une connaissance intime et intuitive de la divinité et (surtout) un besoin de consolation de tous les instants.

14Dans le domaine théâtral, ce sont les chambres de rhétorique qui attirent a priori l’attention des critiques. C’est l’institution spécifique des Pays-Bas ; certaines de ces « chambres », terme pompeux qui cache souvent des débuts plutôt modestes, sont héritières d’associations d’artisans, comme la guilde des archers, ou de confréries laïques, parfois dédiées au culte de tel ou tel saint, de la Vierge, ou à l’adoration du Sacré-Cœur. Les villes, qui se développent rapidement à partir du milieu du XVe siècle, voient tout l’intérêt qu’elles pourraient tirer de la collaboration de ces chambres à leurs manifestations de prestige. À la fin du siècle, les chambres prolifèrent : pas moins de 28 sont présentes à la compétition d’Anvers en 1496. Curieusement, les plus anciennes pièces conservées (celles du MS Hulthem, sans prendre en compte les premières Passions), sont des pièces séculières : quatre sont des Abele Spelen (le sens de « beau », « savant », « sérieux » me paraît improbable) et six sont des farces (sotternieën, proches des sotties). Ces pièces de l’extrême fin du XVe siècle ne sont pas des pièces de rhétoriciens : trois des Abele Spelen, Esmoreit, Gloriant et Lanseloet, sont construites sur des intrigues romanesques et n’ont pas de conclusion morale. La quatrième, Vanden Winter ende vanden Somer, est un débat entre l’été et l’hiver, qui évoque la pièce de Nashe, Summer’s Last Will and Testament (1592 ?). Je ne trouve donc pas de Spelen van Sinne antérieurs à 1500. Une des autorités sur le théâtre néerlandais, Hummelen, affirme que la présence de sinnekens est un trait central (« Key feature ») de la moralité néerlandaise. Or ces personnages ne figurent pas dans Elckerlijc-Everyman. De l’époque antérieure à Elckerlijc-Everyman il ne reste donc que deux pièces (la première et la dernière) consacrées au joies de la Vierge (Bliscapen) et jouées à Bruxelles à partir de 1448, au rythme d’une par an. Il n’est pas surprenant de trouver ces pièces en l’honneur de la Vierge : les Cycles anglais contemporains devaient tous en posséder (avant la Réforme), et le culte marial était une dévotion principale du XVe.

15Il ressort de ce rapide examen qu’il n’y a pas eu, semble-t-il, une tradition de pièces morales, au sens où nous l’entendons maintenant, à laquelle Elckerlijc-Everyman aurait pu se référer. Il est donc compréhensible que l’auteur d’Elckerlijc choisit d’écrire cette pièce à la manière de modèles anglais ou continentaux, et qu’il est irrésistiblement envahi par l’idéologie courante dans le milieu social pour lequel il écrivait, un type de dévotion qu’à défaut de meilleure solution on peut identifier à la Devotio Moderna.

Elckerlijc-Everyman et la Devotio Moderna

16La Devotio Moderna est contemporaine d’une préoccupation particulière de la mort qui se reflète dans les différents traités de l’Ars Moriendi. La première crainte est celle d’une mort soudaine et donc non préparée :

O Deth, thou comest whan I had the lest in mynde.(119)

17Inversement, Knowledge, la conseillère divine, est celle qui apporte le réconfort, « tyme and grâce » (608), qui est la grâce principale accordée à celui qui a accepté d’accueillir le Seigneur. Everyman regrette de l’avoir gaspillée dans le passé (436). Ce temps maintenant largement concédé, il le met à profit pour rédiger son testament, qui en réalité, n’est qu’une variante ultime du « reckoning » qu’il doit présenter au moment de sa conversion.

18Chez les prédicateurs de la Devotio Moderna, la vie est conçue comme un pèlerinage. Sa fragilité, son incertitude et celle des biens de ce monde sont constamment rappelés :

It [life and goods] was but lende the (161-64)

19La voie de l’homme, c’est le pèlerinage qui doit le mener à la Jérusalem céleste.5 Ce rappel lancinant de l’irréversibilité du voyage (et du temps par la même occasion) est imbriqué avec les mentions presque aussi nombreuses de la facture à présenter en règle, reflet d’une société mercantile.

20Cette injonction à préparer la mort est en fait un appel à une sorte d’union mystique avec Jésus, invité dans le cœur de chaque homme :

Fermez sur vous la porte de votre cœur, et appelez-y Jésus votre bien aimé.

21Le premier chapitre du livre II de l’Imitation est intitulé : « Rentrer en soi-même : vivre et s’entretenir avec Jésus ». Cette phrase résume bien les rapports entre l’âme et Jésus : « Être sans Jésus c’est un enfer, être avec Jésus, c’est un paradis ».

22Cette ouverture à Dieu signifie la mort au monde. Le grand voyage est aussi celui qui éloigne de l’indifférence et rapproche de l’amour du Créateur. Elckerlijc-Everyman joue sur une ambiguïté du mot « mort », due à ce contexte spirituel. Le Messager de Dieu est appelé « Mort », curieuse association si l’on y réfléchit bien. Si on interprète Mort dans le contexte de la Devotio Moderna, il faut entendre par là la sollicitation quotidienne à la conversion spirituelle, qui justement garantit à la créature la jouissance de la vie éternelle. C’est en ce sens que Groote et ses partisans préconisaient a « dying life ». L’Imitation de Jésus-Christ ne dit pas autre chose dans le chapitre « Porter sa croix de bon cœur, et mourir à soi-même » (II.xii) : « Si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui, et si vous êtes le compagnon de ses travaux, vous le serez de sa gloire ». En même temps, le mot continue de renvoyer au trépas, et l’impact tragique est immense : il parle directement à tout public, y compris les adeptes de la Devotio Moderna. Le passage à l’union avec Jésus doit avoir la nature d’un élan du cœur, un cri de douleur, en même temps que d’humilité:

O, to whome shall I make my mone (463 et 496)

23Ce cri du cœur et de douleur d’Everyman Elckerlicj indique la mort à lui-même et au monde.

24Le moyen de réaliser cette union spirituelle, et l’on touche ici à un motif central de la Devotio Moderna, c’est l’intercession, c’est-à-dire la captation de la bienveillance des Saints, en particulier de la Vierge Marie. Dans son dialogue avec Jésus, l’âme s’exclame « je vous conjure de me donner part au mérite de ces âmes qui vous aiment si ardemment » (Imitation, IV.xiv). Dans son ardente prière après la réconciliation, Everyman implore par deux fois la Vierge (597, 681). Dans sa quête d’une aide spirituelle, il cherche des accompagnateurs-intercesseurs, et c’est le coup de génie de l’auteur d’Everyman-Elckerlijc que d’associer le drame du héros à la parabole des amis infidèles. Ainsi, nourri d’une religion où l’intercession est un moyen central d’accéder à la grâce, il a naturellement trouvé une métaphore représentant la vie spirituelle comme une suite de rencontres et de sollicitations. De cette façon, la pièce pouvait à coup sûr toucher un public citadin, majoritairement fait de marchands, dont la spiritualité était profondément influencée par les prédicateurs de la Devotio Moderna.

25Everyman-Elckerlicj explicite des conseils qui se retrouvent dans l’Imitation. Ainsi dans le chapitre intitulé « Choisir un ami sage » (I.viii) : « Il arrive quelquefois qu’une personne, qui avant que d’être connue était estimée par sa seule réputation, cesse de l’être quand on le voit d’ordinaire ». La notion d’ami envahit le discours de la Devotio Moderna. Ainsi dans le chapitre « Prendre Jésus pour son unique ami » (II.vii) : « Vous devez quitter pour ce bien aimé tout ce que vous aimez. […] Attachez-vous donc au nom de Jésus dans la vie et dans la mort, qui seul peut vous assister lorsque tous les autres vous manqueront ».  Everyman-Elckerlicj persévère dans sa « conversion » grâce à de « vrais » amis, Knowledge et Good Deeds. La présence des autres accompagnateurs (Beauty, Strength, Five Wits et Discretion) dans la deuxième partie de la pièce prouve que la conversion d’Everyman-Elckerlicj n’est pas dans leur refus du monde. Ceci indique une deuxième étape dans l’évolution de la Devotio Moderna, qui avait d’abord été un mouvement monastique avant de s’intéresser au monde plus large des laïques. Dans cette deuxième partie, la mort reprend son sens physique (voir l’horreur inspirée par la tombe (796) ; de même dans l’Imitation : « Laissez-moi un peu pleurer et soupirer dans ma douleur, avant que je descende dans cette terre ténébreuse et couverte des ombres de la mort » (III.lii).

26Bien que partisan d’une religion informelle fondée sur l’amour, la Devotio Moderna ne récuse pas pour autant la hiérarchie de l’Église. Knowledge et Five Wits font l’éloge des prêtres et insistent sur le respect dû à leurs fonctions héritées de Dieu lui-même. Everyman se soumet de bon cœur aux rites de la mort : il se confesse à sa dernière heure, communie et reçoit l’extrême onction (535, 707-9, 773-74) ; dans l’Imitation, chapitre « De l’excellente dignité des prêtres », celle-ci doit être bien grande, puisque les prêtres ont reçu un pouvoir qui n’a pas été accordé aux anges mêmes. Car il n’y a que les prêtres légitimement ordonnés par l’Église qui aient le pouvoir de célébrer ce mystère et « de consacrer mon saint corps » (IV.v).


*

27On a souvent considéré Elckerlijc comme un Spele van Sinne produit par les chambres de rhétorique. Or Elckerlijc, ou une version plus ancienne du texte que nous connaissons aujourd’hui, a pu être rédigé avant la fin du XVe siècle, à une époque où les chambres de rhétorique s’organisaient à peine. D’autre part, le déroulement dramatique, l’absence de Sinnekens et la place centrale du héros le mettent à part des autres Spelen van Sinne, ainsi que des Abele Spelen plus anciens à intrigues romanesques, et font de cette pièce un objet non-identifié dans le panorama théâtral néerlandais au tournant du XVe siècle.

28On a quelquefois considéré la pièce comme un pamphlet catholique, conçu pour endiguer la montée de l’influence protestante. Or, la première manifestation de rupture institutionnelle, celle de Luther, n’intervient qu’en 1517 (peut-être une réédition a-t-elle été employée dans ce sens dans les années 1520).

29Autre sujet d’étonnement : contrairement à Everyman qui est oublié presque immédiatement après sa deuxième publication (et ce jusqu’en 1773), Elckerlijc a une longue descendance : parmi d’autres traductions/adaptations, une traduction en néerlandais et de tendance protestante du Homulus (latin), connaît 6 impressions jusqu’en 1700. Il semble bien que s’est constitué une lignée, qu’on pourrait nommer le « groupe Elckerlijc ». Son existence et sa persistance sont-elles liées à la présence de prêtres ou de groupes de fidèles influencés par la Devotio Moderna ? Je n’ai pas procédé à l’exploration de ce corpus, mais je suis persuadé que son étude confirmerait l’idée qu’il est à la fois homogène et original. C’est un travail qui reste à faire.

Notes

1 E. R. Tigg, « Is Elckerlyc prior to Everyman? », Journal of English and Germanic Philology 38 (1939), p. 568–96.

2 Voir Jean-Paul Debax,  « The Originality of Everyman », Everyman : Actes des colloques de Nancy-Université et Toulouse-Le Mirail, janvier 2009, éd. Elise Louviot, Colette Stévanovitch, Philippe Mahoux et Dominique Hascoët, Grendel 10 (Nancy : AMAES, 2009).

3 Geoffrey Chaucer, Les Contes de Canterbury, trad. André Crépin (Paris : Gallimard, 2000).

4 The Norton Shakespeare, ed. Stephen Greenblatt, Walter Cohen, Jean E. Howard, Katharine Eisaman Maus (London: Norton, 1997).

5 Voir la fréquence des mots synonymes de « voyage » : 103, 141, 146, 186, 242, 249, 259, 268, 279, 295, 331, 363, 415.

Pour citer ce document

Jean-Paul Debax, «Everyman et les Pays-Bas», Quarto [En ligne], Publications, Everyman et le théâtre médiéval, URL : http://quarto.parisnanterre.fr/index.php?id=98
mis à jour le : 06/11/2013.

Quelques mots à propos de :  Jean-Paul Debax

Université Toulouse II.